Le shirk ta’tîl

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Message par Citizenkan le Mer 13 Juil - 18:00


Le shirk ta’tîl
(Partie 1)

Louange à Allah le Seigneur de l’Univers ! Que les Prières et le Salut d’Allah soient sur notre Prophète Mohammed, ainsi que sur ses proches et tous ses Compagnons !

Introduction

L’unicité (tawhîd) consiste à unifier Allah dans les domaines qui lui sont propres, soit au niveau de la Seigneurie, des Noms et Attributs et de la Divinité.[1]

Certains savants font entrer les deux premières formes dans un même ensemble, auquel il donne le nom de tawhid el ma’rifa wa el ithbât, car il porte au niveau de la connaissance et des informations issues de la Révélation, et qui vont former la croyance. Et le second, dans lequel ils font entrer l’unicité dans la Divinité, prend le nom de tawhid el qasd wa e-talab, car il touche aux réactions qu’aura l’individu par rapport à cette connaissance, qui va le pousser à faire les actes allant dans ce sens, et qui lui sont réclamés afin qu’il fournisse l’adoration exclusive du Seigneur.[2]
Il n’y a pas de contradiction entre ces deux classifications, car la première part du point de vue du Créateur qui se caractérise par l’exclusivité dans ces trois domaines, et la seconde s’intéresse aux devoirs de la créature par rapport à cette exclusivité.[3]

Si cela est clair, nous pouvons mieux comprendre l’importance de ces deux éléments qui composent la foi, et qui se concrétisent au niveau de la croyance et des actes ; l’un reposant sur l’autre, et la déficience de l’un entraine forcément la déficience de l’autre, car interdépendants, interactifs, et indissociables. Ainsi, le tawhîd el qawlî est la plus noble et la plus importante des sciences ; elle est une fin en soi, et l’une des plus grandes adorations qui soient. Elle est même la base de toutes les autres sciences et procure le bonheur ici-bas et dans l’au-delà.[4] Quant au tawhîd el ‘amalî, il en est la concrétisation ; le savoir précède les actes.

C'est pourquoi le savoir des anciens tournait autour de deux éléments :


  1. Connaitre leur Bien-aimé en qui ils donnaient foi à travers Ses Noms et Attributs, ainsi que ses Lois.[5]
  2. Et œuvrer pour ce Bien-aimé à travers les actions légiférées par Ses Lois.


Ils se distinguaient ainsi de deux catégories d’individus :


  • Ceux qui étaient portés vers la connaissance du Créateur, les discussions et la théorie (les mutakallimîns) ;
  • Ceux qui étaient portés vers l’amour du Seigneur, l’ascétisme et la pratique (les soufis).


Les premiers se concentraient sur le savoir aux dépens des actes, et les seconds se polarisaient sur les actes aux dépens du savoir.

Chacun d’eux s’égarait par un côté et prenait ses distances avec la voie des anciens qui reposaient sur la bonne connaissance des Noms et Attributs divins, doublés des bonnes œuvres dont ils puisaient la légitimité dans les textes du Coran et de la sunna.[6]

Les mutakallimîns tendent vers la voie des Juifs, et les soufis vers la voie des chrétiens.[7]

On comprend mieux désormais le fameux adage d’ibn ‘Uyaïna : « Ceux qui, parmi nos savants, s’égarent ressemblent aux Juifs et ceux qui, parmi nos adorateurs, s’égarent ressemblent aux chrétiens. »[8]

L’égarement est propre aux chrétiens, et l’animosité et l’injustice sont propres aux juifs, mais cela ne veut pas dire que les juifs ne sont pas égarés ni que les chrétiens ne fassent pas preuve d’injustice, mais nous parlons ici de leur ascendant.[9]

Le shirk

Le shirk étant le miroir inversé du tawhîd, il a lieu à ses trois niveaux.[10] Il consiste à donner un rival, un semblable, un égal à Dieu dans les domaines qui lui sont propres, soit au niveau de la Seigneurie, des Noms et Attributs et de la Divinité.[11]

Ibn el Qaïyim souligne que la véritable association consiste soit à faire ressembler le Créateur à la créature soit à faire ressembler la créature au Créateur.[12] Cette comparaison revient à deux facteurs essentiels :


  1. Surestimer la créature,[13]
  2. Sous-estimer le Créateur.[14]


El Maqrîzî souligne par rapport au second point que l’égarement de toutes les sectes égarées et hérétiques revient à deux facteurs :

  1. Ils se font une mauvaise opinion de leur Seigneur.
  2. Ils ne Le considèrent pas à Sa juste Valeur.[15]


Par rapport au premier point, ibn Taïmiya fait remarquer, pour sa part, que la plupart des pratiques polythéistes s’expriment de deux façons : par le culte des tombeaux et des idoles du monde inférieur comme ce fut le cas à l’époque de Noé, et le culte des astres du monde supérieur et la pratique de la magie comme à l’époque d’Ibrahim dont la mission fut destinée aux Chaldéens qui s’adonnaient à la plus grande forme de sorcellerie (l’astrologie).[16]

Les formes d’association

Il existe deux sortes d’association : l’une concerne le domaine de la Divinité (qui touche au tawhîd el ‘amalî) et l’autre celui de la Seigneurie (qui touche au tawhîd el qawlî). L’association dans le domaine de la divinité et de l’adoration est la forme la plus courante dans l’histoire de l’Humanité avec les adorateurs des idoles, des anges, des démons, des vertueux et des « saints » parmi les morts et les vivants.

En d’autres termes, l’une est liée au Créateur, à Ses Noms, à Ses Attributs et à Ses actions. L’autre se situe au niveau de l’adoration et de la relation qui lie l’adorateur à Son Seigneur. L’adorateur qui commet l’association à ce niveau peut tout aussi bien être convaincu qu’Allah ne détient aucun associé au niveau de Sa « Personne », de Ses Noms, de Ses Attributs, et de Ses actions.

Quant à la première forme d’association, il en existe deux sortes :

1- Le shirk ta’tîl

L’une consiste à renier l’existence de la divinité (shirk ta’tîl) ; c’est la plus ignoble des deux. Elle concerne notamment Pharaon, l’auteur de ces paroles : (Qui est-Il ce Seigneur de l’univers).[17] (Hé Hâmân ! Construis-moi une tour pour me faire atteindre les voies • Celles des cieux, et ainsi, je verrais le Dieu de Moussa, bien que je soupçonne ce dernier de mentir).[18] (Vous, mes dignitaires ! Je ne vous connais point de dieu en dehors de moi, alors Hâmân, fais-moi cuire des briques et construis-moi une tour pour que je monte jusqu’au dieu de Moussa, bien que je soupçonne ce dernier d’être un menteur !).[19] Si cette forme de mécréance est désignée sous le terme de shikr, c’est que l’athéisme (ta’tîl) et l’association sont liés l’un à l’autre, car tout païen est athée comme tout athée est païen. Cependant, il n’est pas besoin de renier complètement la divinité pour être un païen. Un païen peut très bien reconnaître le Créateur (I) et Ses Attributs, bien qu’au même moment il renie les principes de l’Unicité.
Les différentes catégories du shirk ta’tîl (négation)

L’association, à l’origine, consiste à renier le Créateur à trois niveaux :


  1. Renier l’existence absolue du Créateur du monde ; à l’instar des athéistes (el malâhida) qui prétendent que le monde est ancien et prééternel. Ils assument également que tous les accidents sont liés à des causes par lesquelles ils existent et qu’ils nomment « intellects » et « âmes ».
  2. Renier la perfection par laquelle Il se caractérise ; l’association des « négateurs » des Noms et des Attributs divins à l’instar des jahmites, des tinites (qarmates, ismaéliens) et des mu’tazilites ultra.
  3. Renier l’unicité qui incombe à la créature au niveau de l’adoration ; l’association des monistes (ahl wihdat el wûjûd).


2- Le shirk tamthîl (l’assimilation)

L’autre association, qui n’implique pas de renier la divinité, consiste à assimiler Dieu à la création (shirk tamthîl). Elle concerne le fait de vouer le culte à une créature comme le font les chrétiens avec Jésus, les juifs avec ‘Uzaïr, les mazdéens qui affilient la création du bien à la lumière et celle du mal aux ténèbres. L’association des qadarites (les partisans du libre-arbitre) mazdéens est un dérivé de celle des païens mazdéens. Ces différentes tendances sont les plus répandues sur terre. Elles se divisent en différentes confessions ; les unes adorent les idoles du monde supérieur (du ciel) et les autres du monde inférieur (de la terre). Les uns assument qu’ils vouent le culte à la grande divinité, les autres adorent une divinité parmi tant d’autres. Aux yeux de certaines d’entre eux, en se consacrant à l’adoration de leur idole, ils gagnent son attention particulière. Pour d’autres, la divinité inférieure est à même de les rapprocher de celle qui se trouve au-dessus et ainsi de suite jusqu’à parvenir à la divinité supérieure qui serait Dieu. Ainsi, il y a plus ou moins d’intermédiaires d’une tendance à une autre.[20]

Le shirk ta’tîl est donc la pire forme de shirk qui soit, mais ce qui nous intéresse ici, c’est le deuxième niveau de shirk ta’tîl, et qui consiste à renier la perfection par laquelle Allah se caractérise.

Le shirk ta’tîl au niveau des Noms et des Attributs divins

Dans cet ensemble, nous avons les jahmites qui renient tout en partie les Noms et Attributs divins pour éviter, notamment, selon leur vision, de faire ressembler le Créateur à la créature. Quand nous disons tout en partie, c’est qu’ils ont fait des émules. C’est ce qui pousse Ibn Taïmiya à les classer en trois catégories en fonction de leur degré de négation :

  • Il y a tout d’abord les jahmites ultras qui renient tous les Noms et Attributs ;
  • Ensuite, nous avons à un degré moindre les mu’tazilites qui reconnaissent les Noms dans l’ensemble, mais qui renient tous les Attributs ;
  • Nous avons enfin les sifâtiya qui, bien qu’ils soient les opposants des jahmites, reçurent leur influence ; ils reconnaissent dans l’ensemble les Noms et Attributs, tout en reniant, entre autres, les Attributs volontaires, à l’image des ash’arites.[21]


Les mou’tazilites sont les travestis des jahmites et les ash’arites sont les travestis des mou’tazilites. Yahya ibn ‘Ammâr disait : « Les jahmites sont les mâles et les ash’arites sont les femelles. »[22] Son élève Abû Ismâ’îl el Ansârî reprendra la formule. Les anciens faisaient entrer les négateurs en tout genre sous la détermination de jahmites. Par la suite, nombreux sont ceux qui pensaient que l’Imâm Ahmed avait pour détracteurs lors de sa cabale, uniquement des mu’tazilites, ce qui est faux (Bishr el Mirrîsî et Ahmed ibn Abî Duâd n’en faisaient nullement partie sic). Il fallait compter à leur côté, en plus des jahmites purs, les najjâriya, et les dharrâriya. Leur point commun était de contester le caractère incréé du Coran.[23]

Les adeptes du ta’tîl adorent le néant et les adeptes du tamthîl adorent une idole.[24]

À suivre…


Par : Karim Zentici






[1] El qawl el mufîd de Sheïkh el ‘Uthaïmîn (1/8).
[2] Voir : mu’taqad ahl e-sunna wa el jamâ’a fî e-tawhîd el asmâ wa e-sifât du D. Mohammed Tamîmî (38-40).
[3] Idem. (p. 38).
[4] Miftâh dâr e-sa’âda d’ibn el Qaïyim (1/86).
[5] Majmû’ el fatâwâ d’ibn Taïmiya (3/333).
[6] Majmû’ el fatâwâ d’ibn Taïmiya (2/41).
[7] Majmû’ el fatâwâ d’ibn Taïmiya (2/43).
[8] Voir notamment : tafsîr ibn Kathîr (2/351).
[9] Majmû’ el fatâwâ d’ibn Taïmiya (22/307).
[10] Shubuhât el mubtadi’a fî tawhîd el ‘ibâda (1/248-249) qui à l’origine est une thèse universitaire ès Doctorat du D. ‘Abd Allah ibn ‘Abd e-Rahmân el Hadhaïl.
[11] Voir : e-shirk fî el qadîm wa el hadîth (1/113-141) qui à l’origine est une thèse universitaire ès Magistère d’Abû Bakr Mohammed Zakariya.
[12] El jawâb el kâfî (p. 326).
[13] Ighâthat e-lahfân d’ibn el Qaïyim (2/640) ; ibn Taïmiya fait remarquer que l’encensement des vertueux à outrance fut la première cause à l’origine du culte des tombeaux à l’époque de Noé (voir : el jawâb el bâhir fî zawwâr el maqâbir avec la recension du D. Ibrahim el Mukhlif p. 182).
[14] El jawâb el kâfî (p. 330-335).
[15] Tajrîd e-tawhîd el mufîd d’el Maqrîzî
[16] E-radd ‘alâ el mantiqyîn (p. 334).
[17] Les poètes ; 23
[18] L’Absoluteur ; 36-37
[19] Les récits ; 38
[20] Tajrîd e-tawhîd el mufîd d’el Maqrîzî qui s’inspire d’el Jawâb el Kâfî d’ibn el Qaïyam (p. 191-194).
[21] Voir : el fatâwâ el kubrâ 5/48-51
[22] Majmû’ el fatâwâ (6/359).
[23] Majmû’ el fatâwâ (14/349-352).
[24] Voir : el jawâb e-sahîh d’ibn Taïmiya (4/406), et sawâ’iq el mursala d’ibn el Qaïyim (1/148).


Dernière édition par Citizenkan le Jeu 14 Juil - 16:46, édité 1 fois
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Message par Citizenkan le Jeu 14 Juil - 16:43




Le shirk ta’tîl
(Partie 2)

La négation ouvre grande la porte à l’association

À partir d’ici, voir : juhûd Sheïkh el Islâm ibn Taïmiya fî taqrîr tawhîd e-rubûbiya wa radd el qawâdih fîhi du D. ‘Âdil el ‘Âmirî, qui, à l’origine, est une thèse universitaire ès Doctorat.

Ibn Taïmiya souligne que le Créateur se caractérise forcément par des Attributs sans lesquels Il n’existerait pas.[1] Les négateurs ne peuvent en tout état de cause concrétiser l’adoration du Seigneur qu’ils assimilent, qu’ils en aient conscience ou non, au néant. C’est l’une des raisons pour lesquelles l’association s’est répandue dans les rangs des négateurs musulmans.[2] Si la plupart n’adhèrent pas aux implications de leur discours qui se contredit de fond en comble, ils n’échappent pas au shirk d’une façon ou d’une autre, si l’on sait que leur monothéisme est plus que bancal.[3] Leur conception de la Seigneurie divine est complètement altérée, et les ultras, à l’image d’ibn Sîna et d’ibn ‘Arabî, fondent leur hérésie sur la négation des Attributs,[4] sur les traces des contemporains d’Ibrâhîm – qui se partageaient entre païens et négateurs – et, plus tard, de Pharaon, le chef de file des négateurs. Ce dernier, qui cultivait le culte de sa personne, reniait l’élévation et la Parole d’Allah.[5] D’ailleurs, le crédo des jahmites aboutit à l’athéisme pharaonique (qui ouvre également la porte au monisme-panthéisme akbarien) au nom du monothéisme pur.[6] C’est la raison pour laquelle les anciens insistaient sur la reconnaissance des Attributs qui est à la base de la divinité.[7]

Il existe donc un lien de corrélation entre la négation des Attributs divins et l’athéisme pur. Cela n’est pas sans conséquence sur le comportement des hérétiques qui passent d’un extrême à l’autre : quand ils ne s’adonnent pas à la débauche et au libertinage, ils se livrent au culte des saints.[8] On ne peut adorer un Dieu qui n’existe pas ou dont l’existence est purement virtuelle dans le sens où l’esprit s’imagine des choses qui dans la réalité sont impossibles, comme l’existence d’une entité sans attributs ni caractéristiques.[9]

Paradoxalement, pour échapper à l’anthropomorphisme, les négateurs assimilent la divinité au néant ; il est pourtant plus grave de renier la divinité que de la faire ressembler à la création existante. En cela, le ta’tîl est pire que le tamthîl.[10] Il vaut mieux mal se représenter la divinité que de carrément la renier, ne serait-ce qu’au niveau des implications.[11] En droite ligne avec la Révélation, les réfutations des anciens se polarisaient plus sur les jahmites en tout genre que sur les assimilateurs et anthropomorphistes.[12] Les grandes références avaient bien compris le jeu des pères fondateurs du jahmisme qui enrobaient leur zandaqa avec un vocabulaire islamique pour échapper à la vindicte populaire et aux autorités en place.[13] Néanmoins, nombre de suiveurs, même parmi les plus grands érudits, ne se sont pas rendu pas compte du piège qui leur fut tendu, et, mus par un zèle religieux, ont défendu becs et ongles un crédo qui ouvre pourtant la porte à tous les débordements.[14]

Le lien de corrélation entre la négation et l’association

Ibn Taïmiya explique que la négation en tout ou partie des Noms et Attributs divins est une forme d’association, car, au même titre que l’anthropomorphisme, elle met sur le même pied d’égalité le Créateur parfait et les créatures déficientes ; des créatures qu’ils érigent éventuellement au rang de divinité.[15] Par ailleurs, d’une manière ou d’une autre, la négation implique l’association.[16] D’ailleurs, le paganisme est souvent répandu dans les milieux athées, à l’image de Pharaon qui se livrait à l’idolâtrie.[17] Ainsi, chaque négateur est forcément un associationniste, mais le contraire n’est pas vrai ; un associationniste n’est pas forcément négateur, à l’instar des païens arabes.[18]

Sheïkh el islâm établit qu’à l’origine, il existe deux formes de shirk auxquelles les messagers étaient confrontés : le ta’tîl, la moins répandue, et le shirk proprement dit. Le ta’tîl se range en deux grands sous-ensembles : le ta’tîl intégral qui consiste à renier la divinité absolue et le ta’tîl partiel qui, bien qu’il l’implique, se borne à renier Ses Attributs parfaits.[19]

Le parallèle entre le ta’tîl et le shirk

Ibn Taïmiya dresse un parallèle entre le ta’tîl et le shirk, et voici ce qui en ressort :

  1. Le shirk est le plus répandu à travers l’Histoire des hommes[20] ;
  2. Le ta’tîl qui est mu par l’orgueil et le plus grave des deux, si l’on sait qu’il est plus grave de renier le Seigneur que de partager Son adoration avec une créature[21] ;
  3. Le ta’tîl est une forme d’égarement particulière par rapport au shirk qui est le plus courant des fléaux[22] ;
  4. Le ta’tîl est plus répandu chez les jahmites intellectuels (les savants du kalam), tandis que le shirk est plus répandu chez les jahmites ascètes (les soufis) ; ibn ‘Arabî, qui compte dans la seconde catégorie, assimilait Dieu à la création, et, par voie de conséquence cautionnait l’idolâtrie ; à l’inverse, Râzî, qui entre dans la première, L’assimilait au néant, d’où l’adage : le comble du ta’tîl est de ne rien adorer comme chez les jahmites mutakallimîn, et le comble du shirk est d’adorer toute chose comme chez les jahmites soufis.[23]


N.B. La croyance qadarite qui se polarise sur le libre-arbitre est empreinte de shirk et de ta’tîl, les deux facteurs à l’origine de la mécréance ; elle doit son ta’tîl à sa prétention de sortir les actes des hommes de la création d’Allah, et son shirk vient de sa propension à ériger les hommes au rang de créateurs.[24] Les païens arabes n’ont jamais atteint ce degré de shirk qui touche au domaine de la Seigneurie divine ; ils se contentaient d’attribuer dans l’adoration des associés au Tout- dans l’adoration.[25] En outre, une mauvaise conception de l’unicité dans le domaine de la Seigneurie divine et de la gestion de la création va se répercuter sur la pratique du culte. Ibn Taïmiya explique que les adeptes du kalâm misent sur le tawhîd e-rubûbiya qu’ils maitrisent déjà mal, car ils dénaturent les Noms et Attributs divins ; cela aura des conséquences plus ou moins désastreuses au niveau de l’unicité dans la divinité.[26]

Conclusion

Si l’on sait que les formes d’unicité sont interdépendantes, il n’y a aucune raison rationnelle de distinguer entre elles dans le domaine du ‘udhr bi el jahl en prétendant que l’excuse de l’ignorance est valable pour les égarements au niveau des Noms et Attributs divin, non au niveau du tawhîd el ulûhiya. En regard des textes, rien ne prête à faire cette distinction. Ibn Taïmiya applique le principe du ‘udhr bi el jahl au premier domaine en disant : « Certaines opinions relèvent de l’apostasie (renier l’aspect obligatoire de la prière, de l’aumône légale, du jeûne, du pèlerinage, autoriser moralement l’alcool, les jeux de hasard, le mariage à des femmes légalement interdites). Néanmoins, leur auteur peut être excusable dans la situation où les preuves célestes ne lui sont pas parvenues. Le cas échéant, il ne devient pas apostat ; le nouveau converti ou le bédouin vivant loin des villes, et n’ayant pas accès aux lois détaillées de la religion ne sont pas considérés comme des apostats quand ils en renient une sans le savoir.
Dans ce registre, nous avons le crédo jahmite qui revient à renier la perfection du Créateur et la révélation confiée au Messager. Cette hérésie est gravissime pour trois raisons majeures :

  1. Les preuves validées par l’unanimité des savants orthodoxes, et allant à son encontre pullulent dans les textes scripturaires, sauf que ses adeptes les falsifient ;
  2. Il implique de renier le Créateur, bien que nombre d’entre eux n’en ont pas conscience ; renier l’existence du Très-Haut est à la base de la mécréance, de la même manière que la reconnaissance de Son existence est à la base de la croyance ;
  3. Elle va à l’encontre des principes en accord avec l’unanimité des religions et la nature saine.


Malgré cela, beaucoup de points de ce crédo peuvent échapper à un grand nombre de croyants s’imaginant être en accord avec la vérité, en raison des ambiguïtés qui animent leurs convictions. Ces derniers donnent foi à Allah et à Son Messager aussi bien en apparence qu’au fond d’eux. En cela, ils ne sont pas différents des autres catégories d’innovateurs qui furent induits en erreur. Ils ne sont certainement pas mécréants, mais ils se partagent entre hérétiques et désobéissants ; certains même sont pardonnables en raison de leur erreur d’interprétation. Proportionnellement à leur foi et à leur piété, ils sont susceptibles de s’élever au rang d’élus d’Allah. »[27]

Ailleurs, il donne une définition du murtadd dans laquelle il étend ce principe au tawhîd el ulûhiya, si tant est qu’il fallût le démontrer : « L’apostat est celui qui commet de l’association, qui déteste le Messager (r) ou ses enseignements à l’unanimité des savants, qui ne désapprouve pas le mal avec le cœur, qui s’imagine que dans les rangs des Compagnons ou de leurs successeurs directs quelqu’un a pris les armes du côté des mécréants, ou bien qui autorise tout simplement la chose, qui renie un point ayant fait l’objet d’une unanimité formelle, qui érige des intermédiaires entre Allah et lui en reposant sa confiance en eux, en leur consacrant des prières et des invocations, ou qui doute d’un Attribut divin qu’il n’est pas censé ignorer. Ceux qui sont censés l’ignorer ne deviennent pas apostats à l’image de l’homme que le Prophète (r) n’a pas considéré comme mécréant, bien qu’il ait douté qu’Allah puisse le ressusciter ; en effet, on ne le devient qu’après avoir reçu la preuve céleste. »[28]


Par : Karim Zentici





[1] Dar-u ta’ârudh el ‘aql wa e-naql (1/375).
[2] Sharh el asbahâniya (p. 117).
[3] Dar-u ta’ârudh el ‘aql wa e-naql (10/307).
[4] Dar-u ta’ârudh el ‘aql wa e-naql (8/241-242, 5/312-313).
[5] Dar-u ta’ârudh el ‘aql wa e-naql (7/175-176).
[6] Majmû’ el fatâwâ (13/185).
[7] Dar-u ta’ârudh el ‘aql wa e-naql (5/175-182, 6/118-119).
[8] Sharh el asbahâniya (p. 114).
[9] Sharh el asbahâniya (p. 116).
[10] Majmû’ el fatâwâ (12/516).
[11] Dar-u ta’ârudh el ‘aql wa e-naql (10/306).
[12] Dar-u ta’ârudh el ‘aql wa e-naql (6/347).
[13] Minhâj e-sunna d’ibn Taïmiya (1/143-144).
[14] E-safdiya d’ibn Taïmiya (2/54-55).
[15] E-tuhfa el ‘irâqiya (p. 386).
[16] Bayân talbîs el jahmiya (3/145).
[17] Minhâj e-sunna d’ibn Taïmiya (5/393).
[18] Dar-u ta’ârudh el ‘aql wa e-naql (7/73).
[19] Minhâj e-sunna d’ibn Taïmiya (3/292).
[20] Majmû’ el fatâwâ (6/83).
[21] Minhâj e-sunna (5/393).
[22] Dar-u ta’ârudh el ‘aql wa e-naql (3/133).
[23] Bayân talbîs el jahmiya (3/783-784).
[24] Minhâj e-sunna (3/278-279).
[25] Minhâj e-sunna (3/277).
[26] Minhâj e-sunna (3/295).
[27] Majmû’ el fatâwâ (3/354-355).
[28] El mustadrak ‘alâ majmû’ el fatâwâ (5/129).
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